Barbara - L'enfant laboureur 

Qu'on ne touche jamais aux folies, aux orages 
Qui, chez moi, naissent et meurent entre passion et rage
Et que mes grands délires me fassent toujours escorte.
La raison est venue, j'ai demandé qu'elle sorte.

Qu'on ne décide pas de mes joies, de mes larmes.
A chacun son soleil, et à chacun ses drames
Et si le noir, pour moi, est couleur de lumière,
La raison, que m'importe, et qu'elle aille en enfer.

Mais comment voulez-vous, qu'un enfant laboureur,
Si on lui prend sa terre, fasse pousser ses fleurs,
Ses fleurs ?

Que jamais on n'écoute, derrière mes volets,
Pour voler mon piano, pour voler mes secrets.
Mes secrets sont pour vous, mon piano vous les porte
Mais quand la rumeur passe, je referme ma porte.

Qu'on ne m'ordonne pas, je suis reine en mon île.
Je suis femme en mon lit, je suis folle en vos villes
Et j'ai choisi mes hommes, j'ai bâti mes empires.
Au diable la raison, et vivent mes délires !


Mais comment voulez-vous qu'un grand Pierrot de Lune
Ecrive des chansons, si on lui prend sa plume,
Sa plume ?

Qu'on ne touche jamais,
Que jamais on n'écoute,
Qu'on ne décide pas,
Qu'on ne m'ordonne pas

Et je serai pour vous, un enfant laboureur
Qui fait vivre sa terre, pour vous offrir ses fleurs,
Ses fleurs

Et vous pourrez venir, vous reposer tranquilles.
Comme on donne une fleur, je vous laisse mon île.

C'est comme ça que je suis, votre enfant laboureur.
Je fais vivre ma terre, pour vous offrir mes fleurs,
Mes fleurs,
Pour vous offrir mes fleurs, mes fleurs...

Paroles: Barbara. Musique: François Wertheimer   1973

Lettres de guerre



Verdun, dessin du front
Fernand Léger

« Vraiment la guerre est une chose bien bizarre […]. Ces 18 mois passés ici ont été très durs […]. Je le sens par tout, par mes lettres qui sont de plus en plus longues à ceux que j’écris. C’est formidable ce que j’aurai écrit pendant cette guerre. Heureusement que j’avais cette diversion. J’y serais crevé sans cela […]. Jane a de moi 30 lettres par mois, des lettres quelquefois de six pages. Toi, tu en as pas mal. Mare quelques-unes aussi et d’autres à des étrangers […]. J’ai un très grand plaisir à écrire. C’est le seul que j’aie […]. Ça me donne de l’air, comprends-tu, je respire mieux. […] J’ai besoin de cela. Il faut que je le fasse »


La tranchée



Ô Jeunes gens je m'offre à vous comme une épouse
Mon amour est puissant j’aime jusqu’à la mort
Tapie au fond du sol je vous guette jalouse
Et mon corps n’est en tout qu’un long baiser qui mord


Guillaume  Apollinaire
La tête étoilée - Chant d'honneur (extrait)
17 Décembre 1915



Les roses de Saadi



J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir ma robe encore en est toute embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

1786-1859

Sur une coquette

Sonnet

Une foule d'amants que chez vous on tolère
De vos facilités cherche à s'avantager.
La patience même en serait en colère.
Êtes-vous un butin qu'il faille partager ?

N'avez-vous rien à craindre et rien à ménager ?
Quoi ! tous également attendent leur salaire;
Avez-vous résolu de me faire enrager
A force de vouloir éternellement me plaire ?

Enfin, si je suis las de ce que cent rivaux
Se disputent le prix qu'on doit à mes travaux,
Vous devez l'être aussi de ce qu'on en caquette ?

Votre honneur est en proie aux escrocs, aux filoux,
Et si vous excellez en l'art d'être coquette,
Je n'excelle pas moins en l'art d'être jaloux.

1613-1691

Pour une femme grosse.

Photo "Lafailli"
http://www.lafailli.com/archive/2009/01/17/naissance.html
Madrigal


Vous verrez dans cinq mois finir votre langueur;
Mais, Dieux ! quand finira celle que dans mon coeur
Ont causé vos beaux yeux et votre tyrannie ?
Je serai dignement d'amour récompensé
Quand ma peine sera finie
Par où la vôtre a commencé.


1613-1691
On dit des cicatrices qu'elles se referment, en les comparant plus ou moins aux comportements de la peau. 
Il ne se passe rien de tel dans la vie affective d'un être humain. Les blessures sont toujours ouvertes.
Elles peuvent diminuer, jusqu'à n'être qu'une pointe d'épingle. Elles demeurent toujours des blessures. 
Il faudrait plutôt comparer la trace des souffrances à la perte d'un doigt, ou à celle d'un oeil. 
Peut-être, au cours d'une vie entière, ne vous manqueront-ils vraiment qu'une seule minute. Mais quand cette minute arrive, il n'y a plus aucun recours."

Francis Scott Fitzgeral
 24 septembre 1896 - 21 décembre 1940 
Tendre est la nuit


P.S. : Quand je lis cet passage là, je pense à Lacan, qui a écrit, dans ses "Ecrits", "L'important dans la blessure c'est la cicatrice"... Aurait-il lu Fitzgeral

Ne tourne pas la tête

Ne tourne pas la tête, un miracle est derrière
Qui guette et te voudrait de lui-même altéré :
Cette douceur pourrait outrepasser la Terre
Mais préfère être là, comme un rêve en arrêt.

Reste immobile, et sache attendre que ton coeur
Se détache de toi comme une lourde pierre.

Jules Supervielle
(1884-1960)

Les fous

Une femme à se fenêtre

Ils se taisent, car l'on ôta
les cloisons de leur esprit,
et l'heure où on les comprendrait
s'ébauche et disparait.

La nuit, souvent, ils vont à la fenêtre :
et soudain tout est bien.
Leurs mains reposent dans le concret,
le coeur s'élève, pourrait prier
et les yeux pacifiés se posent

sur le jardin inespéré, souvent
dénaturé, dans le quartier qui dort,
et qui, dans le reflet des mondes inconnus,
continue à grandir et jamais ne se perd.

Rainer Maria Rilke

Tendre est la nuit

Il se souvint d’un jour où l’herbe était humide
Elle l’avait rejoint en courant, et ses sandales étaient couvertes de rosée.
Elle s’était serrée contre lui en prenant appui sur ses propres chaussures, et lui avait offert son visage, comme un livre ouvert.
” Pense à  quel point tu m’aimes, avait-elle murmuré.
Je ne te demande pas de m’aimer toujours à  ce point-là , mais je te demande de t’en souvenir.
Quoi qu’il arrive, il y aura toujours en moi celle que je suis ce soir.»

Francis Scott Fitzgerald  
Tendre est la nuit